Un amour insensé de Jun'ichirô Tanizaki

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Titre : Un amour insensé

Titre original : 痴人の愛 (chijin no ai / l'amour d'un idiot)

Auteur : Jun'ichirô Tanizaki (谷崎潤一郎 / Tanizaki Jun'ichirô), aussi orthographié Junichirô.

Nombre de pages : 276

Editeur : Gallimard (depuis 1991)

Editeur original : euh...

Prix : 7,30 euros

Genre : romance sociale

Résumé : Japon des années vingt... Jôji est un ingénieur trentenaire et célibataire ayant une piètre opinion du mariage. Un jour, pourtant, il rencontre Naomi, une serveuse de quinze ans, et s'entiche d'elle à cause de son physique eurasien. Jôji veut à tout prix faire de Naomi une japonaise "occidentalisée" pour l'épouser ensuite et Naomi souhaite elle aussi devenir "moderne". Jôji prend Naomi sous son aile et la façonne pour en faire l'incarnation de ses fantasmes, mais la manipulation ne va-t-elle pas se retourner contre lui ?

Critique :

Si j'ai décidé de lire Un amour insensé, ce n'est pas tant parce qu'il s'agit d'un classique de la littérature japonaise (Jun'ichirô Tanizaki est un auteur très réputé), mais parce que ce roman se penche sur le personnage de la "modern girl" tel que vu par un contemporain et un homme. Ce roman présente donc tout à la fois un intérêt littéraire et historique.

Petit topo : au début des années 1900 et encore plus dans les années 20, de plus en plus de femmes accédent à une indépendance financière en travaillant. Durant ces mêmes années 20, les féministes parviennent même à obtenir la suppression d'une loi empêchant les femmes de se mêler à des associations politiques. Par ailleurs, les japonaises s'habillent de plus en plus à l'occidentale, c'est à dire en robe et avec des cheveux relativement courts. Les magazines féminins troquent les illustrations de filles en kimono pour de jolies filles fragiles à l'allure d'occidentale. Les romans publiés dans ces mêmes magazines mettent en avant la culture de l'indépendance, tant familiale que sentimentale. Les personnages féminins ne sont plus forcément des faire-valoir à l'homme, ce qui évidemment influence les lectrices... Cela peut paraître désiroire mais il faut savoir que depuis Meiji, la tradition japonaise, notamment à travers l'idéologie de ryôsai kenbo (bonne épouse, mère sage), veut que la femme soit assujetie à la maison (sphère privée, ce qui fait que le travail est mal vu) et à son mari, à son mari ou à son frère.

Apparemment, si on se fie aux informations du wikipédia anglais (qui sont à prendre avec de grosses pincettes), ce serait Un amour insensé qui aurait popularisé le terme de "modern girl". Avant cela, on parlait aussi de "nouvelles femmes" (atarashii josei).

En lisant la préface du livre, écrite par Alberto Moravia, je dois dire que j'ai été perplexe. Il faut savoir qu'elle est traduite de l'italien, donc peut-être que j'ai mal compris le point de vue de Moravia. Néanmoins, selon lui, Jun'ichirô Tanizaki cherche à dénoncer l'occidentalisation à travers le personnage vulgaire de Naomi, ce qui en clair signifie que l'auteur aurait du mépris pour les nouvelles japonaises, ces modern girl, qui apparaissent depuis le début du 20ème. Moravia semble particulièrement idéaliser la culture japonaise si l'on sait lire entre les lignes. Si j'ai bien compris, il semble considérer l'occidentalisation comme un mal qui aurait détruit la pureté et le rafinement de la culture japonaise, donc en déduit que Tanizaki lui aussi met en opposition cette culture "rafinée" et l'occidentalisation. Je ne suis pas vraiment d'accord, notamment car la culture japonaise avant l'occidentalisation n'avait rien de raffiné ou de parfait (les femmes n'ayant pas de statut social). Or, je crois que l'auteur en a tout à fait conscience. Oui, Tanizaki critique, mais sa critique est bien plus fine que de dire "oh, regardez Naomi, ce monstre occidentalisé, cette "modern girl" de pacotille, qui détruit le pauvre rêveur de Jôji, incarnation du Japon traditionnel et beau". En effet, Jôji n'est pas un personnage forcément sympathique.

Jôji, le héros et narrateur, veut faire de Naomi une "modern girl" (le terme n'est jamais cité en tant que tel dans la traduction...). Dès le début, il explique ses motivations en critiquant ouvertement le mariage japonais traditionnel, où deux personnes s'épousent grâce aux conseils d'amis ou de parents sans s'être jamais réellement cotoyés. Comment être sûr de ses sentiments, se dit-il ? On pourrait se dire que Jôji est un homme japonais terriblement moderne puisqu'il rejette la tradition et rêve du vrai Amour. Pourtant, Tanizaki semble prendre un malin plaisir à faire agir Jôji, ce japonais soit-disant occidentalisé, comme ses pairs : il veut utiliser Naomi  - une adolescente, en prime - pour en faire sa femme parfaite, la façonner selon ses fantasmes. Sa femme parfaite est une japonaise occidentalisée, capable de parler anglais, de danser à l'occidentale et ayant un physique eurasien, mais sans l'esprit indépendant de la "modern girl". Elle doit être à lui et à lui seul, sauf lorsqu'il l'exhibera car il espère bien que les gens admireront son petit singe savant et le travail qu'il aura accompli.

Malheureusement, Naomi n'a pas un esprit faible, peut-être parce qu'elle vient d'un milieu social médiocre qui ne pousse pas à avoir l'âme douce. Si au début du roman Jôji parvient à la contrôler et la manipuler à sa guise, Naomi ne tarde pas à inverser les rôles et à devenir un véritable démon. Elle trompe Jôji, se montre médisante envers les autres et fait preuve d'un véritable talent d'actrice. Surtout, elle apprend à user de son propre corps pour obtenir ce qu'elle veut et notamment manipuler les hommes qui l'entourent, Jôji en premier lieu. Plusieurs fois, Tanizaki fait dire à Naomi qu'elle se sent "garçon". Je me suis demandée si ce n'était pas une manière subtile de nous signifier que Naomi n'est pas seulement une "modern girl". Dans le fond, Naomi ne copie-t-elle pas le comportement masculin japonais pour le faire sien et agir envers les hommes comme ceux-ci agissent envers les femmes ? Comme Jôji agit envers elle ? Est-ce que Tanizaki cherche donc à critiquer l'occidentalisation ou bien le comportement des hommes envers les femmes ?

Mais qu'importe après tous les intentions de l'auteur. Chacun pourra avoir son avis à ce sujet selon sa propre sensibilité et j'avoue ne pas être non plus une experte concernant Tanizaki et son travail...

Un amour insensé me paraît intéressant à lire pour qui a un intérêt pour le mode de vie de l'époque. Bien sûr, il s'agit d'un roman et d'une histoire d'amour malheureuse mais Tanizaki colle souvent à la réalité sociale du moment. Par contre, la traduction m'a paru à plusieurs moments assez lourde. C'est peut-être à cause du style de Tanizaki lui-même, allez savoir, mais certains lecteurs seront sans doute rebutés. Par ailleurs, le récit reste assez lent et les rebondissements sont, somme toute, assez attendus, surtout en lisant la préface ou le résumé... La fin est elle aussi prévisible. Même si cela semble voulu par Tanizaki, certains pourraient trouver ça regrettable.

Points forts :

  • Avoir le point de vue d'un auteur sur certains aspects de la société des années vingt pourra en interresser certains
  • Moins "manichéen" (japon traditionnel vs. occidentalisation) qu'on ne pourrait le croire

Points faibles :

  • Une traduction ou un style parfois un peu ardu
  • L'histoire reste quand même prévisible

Pour aller plus loin, voici un article de Wikipédia (en anglais) sur Un amour insensé (Naomi en anglais).

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